laps

Par Isabelle De Maison Rouge (lire sa biographie)

 

laps, ce petit mot étrange et très court, qui sonne comme une cymbale, traduit un espace de temps écoulé, très court lui-même. 

 

laps, c’est le nom que donne Hélène Langlois à ses images réunies ici et qui se perçoivent comme une "collection" de micro-évènements, de moments intimes surpris au vol par l’objectif et l’œil de la photographe et qui figent dans l’éternité l’instant fugace et le fixe sur le papier. 

 

laps, ce mot se voit rarement employé isolément, il est suivi fréquemment d'un mot évoquant le temps mais s’associe étroitement à l’espace et ouvre sur l’idée de l’intervalle, d’un espacement entre deux instants. « Laps », du latin lapsus qui indique la chute et le glissement, du lapsus temporis, du IV° s. qui désigne tout mouvement de glissement, d'écoulement, de course rapide. 

 

C’est donc avec une grande justesse que la photographe nomme ses instantanés comme des captures immédiates d’intermittences. 

 

laps toujours, pour présenter ces petits moments incertains où la lumière vient dialoguer avec l’ombre, où le jour discute avec la nuit, où le quotidien le dispute avec l’extraordinaire, où enfin se réconcilient en un quart de seconde  la matière et l’invisible. 

 

laps comme le glissement de la lumière, l’écoulement des secondes dans le sablier, comme le gué entre deux eaux, le passage entre deux états de clarté du soleil entre le crépuscule et l’aube. 

 

Les photographies d’Hélène Langlois renvoient à une temporalité fugace, où le présent s’écoule dans un moment incertain et labile sans cesse en transition. Par sa recherche d’une lumière contrastée, elle observe le passage du temps qui s'enfuit durant le jour dans son cheminement jusqu’à l’arrivée de l’obscurité et qui va magnifier, l’instant d’un regard, un objet ou un geste, qu’elle sait surprendre et conserver. 

 

Son travail de photographe évoque celui des peintres dans l’usage qu’elle fait du clair obscur. Art de distribuer dans un tableau les nuances de la lumière contrastant avec un fond sombre, le clair obscur marque de son empreinte une peinture moderne avec Léonard de Vinci, Giovanni Bellini, Giorgione, Titien ou Le Corrège, mais encore avec des contrastes plus soutenus comme chez Caravage et Vélasquez, Rembrandt, Georges de la Tour, Le Sueur, Champaigne ou les Tenebrosi. L’usage du clair obscur en peinture apporte un sentiment particulier, une ambiance théâtrale et dramatique, évoque une émotion ou suggère une réalité spirituelle.

 

En utilisant l’ombre pour faire ressortir la clarté et réciproquement, l’artiste s’attache sans pathos ou effet particulier à rendre perceptible l’éclairage naturel ou artificiel de notre quotidien qui décline, décroît, et va progressivement disparaître au cours de la journée pour laisser place à la nuit. Le combat est rude car dans l'opacité des noirs d’encre s’affrontent, soit de doux éclats de lumière, soit au contraire une trouée de soleil qui engloutit tout sur son passage. 

 

Dans des intérieurs secrets et familiers, tantôt une faible et incertaine lueur, tantôt un trait de lumière vive et aveuglante souligne et met un lieu en valeur, telle cage d’escalier ordinaire, un banal carrelage ou une rangée de livres ou encore dessine sur une épaule, joue avec les pas d’un enfant sur le parquet, caresse un cou. Le soleil vient écrire en hiéroglyphes, glisser sur le sol, tracer un éclair sur une plinthe, en un fin rai de lumière traverser une pièce, éclabousser de taches colorées aux reflets irisés un bête couloir, balayer un espace vide, s'étirer sous une porte, scintiller jusque sur la peau … la photographe le guette, le suit et le capte.

 

Dehors, les lueurs qui précèdent le lever du soleil ou la tombée de la nuit s'allument et se déplacent jusqu'au fond de l'espace urbain, puis s'éteignent et disparaissent. Seuls foyers lumineux dans la ville nocturne quelques pâles clartés dans une brume opalescente sont les indices fugitifs de présences humaines. 

 

Dans ces instants volés à la vie, Hélène Langlois, par les transparences, la nuance dans le noir et blanc et la volupté des couleurs, restitue les atmosphères. Les jalousies qui filtrent les rayons du soleil laissent sentir ces heures les plus chaudes ou à l’inverse, la lumière bleue glacée inonde le paysage et fait frissonner.

 

« Mehr Licht ! » (« plus de lumière »), si la légende est vraie, telles furent les dernières paroles prononcées en 1832, par le grand écrivain allemand J. W. Goethe en demandant d'ouvrir la fenêtre avant de rendre l'âme. S'agissait-il pour lui d’une référence à une expression allemande pour dire : « Plus de lumière ! Plus de clarté intellectuelle ! Plus de savoir et de vérité ! » ? Il est certain que la lumière ne cesse de jouer entre le propre et le figuré, le corporel et le spirituel, le temporel et l'intemporel. Elle scande le temps et la photographie s’en fait le témoin. 

 

Avec elle, Hélène Langlois dessine une frontière personnelle où la lumière vient caresser la matière et où la matière vient entretenir la lumière dans un jeu constant et réflexif. Sans doute est-elle d’accord avec Edith Wharton lorsque celle-ci dit : « On peut répandre la lumière de deux façons : être la bougie, ou le miroir qui la reflète ». 

 

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