Laëtitia BischoffLes caresses zénithales d'Hélène Langlois

03/03/2021

 

"Et la lumière pend, se couche puis se replie. Ici et là. Hélène Langlois relève les caresses de la lumière, étalées ou circonscrites au loin sur une façade, sur une grue, au plus près d’un interrupteur, sur les traces d’un enfant, d’un escalier d’immeuble. La lumière a différents types de territoire : en angles comme un trottoir, en halos comme au théâtre, en douches comme une mousson. Voici la série laps. Des prises de vue où l’expression de la lumière est un repère qui change de couleur, de plateau. On la distingue depuis la vue baissée de notre tour de contrôle puis on épie les gouttes de suée de son passage au plus près de nos pieds. Hélène Langlois la guette, naturaliste qu’elle est. Elle suit de loin les us et coutumes de son sujet. C’est au Louvre qu’elle le rattrape. Sur les cartels plus blancs que les sculptures. Au fil des salles, la lumière s’étanche depuis un point de vue en contrebas, sur une peinture ancienne qui hoquette alors les aspérités de son glacis. Hercule affronte un trou de lumière, le bouquet peint dégorge de nouvelles teintes sans plus de forme. Le siège de cuir a ici la même valeur qu’une merveille muséale : comme elle, il détaille les plis de sa surface expressive, respirante. Ce sont les textures que la lumière part lover. Alors Hélène Langlois appâte cette lumière dont elle aime les intrusions dans la et les histoires. Ses natures mortes de la série still sont un délice de textures. Des textures qui usent chacune d’une temporalité distincte. Still est un fil de hiatus en duos : le verre de lait pose avec le jeu chromé des années 2020, le fruit flétri côtoie un emballage à bulle, le vase converse avec les arrondis des câbles numériques. Cette fois-ci c’est une lumière des Pays-Bas, cette fois-ci elle entre dans le cadre de travail des artisans de nature morte du Grand Siècle, elle s’incruste dans leur exigence ténue et précise. La photographie remplacer la cartouche cyan, maîtrise sublime des transparences est aussi « accessoirement », l’occasion pour la nature morte contemporaine de nous parler du mirage de notre présent, du passé qui, pour paraphraser Deleuze, n’a pas cessé d’être utile car il est, il survit en soi.  

 

Retrouvez ce texte sur le site de CORRIDOR ELEPHANT

 

 

Isabelle de Maison Rougelaps

 

"laps, ce petit mot étrange et très court, qui sonne comme une cymbale, traduit un espace de temps écoulé, très court lui-même. 

 

laps, c’est le nom que donne Hélène Langlois à ses images réunies ici et qui se perçoivent comme une "collection" de micro-évènements, de moments intimes surpris au vol par l’objectif et l’œil de la photographe et qui figent dans l’éternité l’instant fugace et le fixe sur le papier. 

 

laps, ce mot se voit rarement employé isolément, il est suivi fréquemment d'un mot évoquant le temps mais s’associe étroitement à l’espace et ouvre sur l’idée de l’intervalle, d’un espacement entre deux instants. « Laps », du latin lapsus qui indique la chute et le glissement, du lapsus temporis, du IV° s. qui désigne tout mouvement de glissement, d'écoulement, de course rapide. 

 

C’est donc avec une grande justesse que la photographe nomme ses instantanés comme des captures immédiates d’intermittences. 

 

laps toujours, pour présenter ces petits moments incertains où la lumière vient dialoguer avec l’ombre, où le jour discute avec la nuit, où le quotidien le dispute avec l’extraordinaire, où enfin se réconcilient en un quart de seconde  la matière et l’invisible. 

 

laps comme le glissement de la lumière, l’écoulement des secondes dans le sablier, comme le gué entre deux eaux, le passage entre deux états de clarté du soleil entre le crépuscule et l’aube. 

 

Les photographies d’Hélène Langlois renvoient à une temporalité fugace, où le présent s’écoule dans un moment incertain et labile sans cesse en transition. Par sa recherche d’une lumière contrastée, elle observe le passage du temps qui s'enfuit durant le jour dans son cheminement jusqu’à l’arrivée de l’obscurité et qui va magnifier, l’instant d’un regard, un objet ou un geste, qu’elle sait surprendre et conserver. 

 

Son travail de photographe évoque celui des peintres dans l’usage qu’elle fait du clair obscur. Art de distribuer dans un tableau les nuances de la lumière contrastant avec un fond sombre, le clair obscur marque de son empreinte une peinture moderne avec Léonard de Vinci, Giovanni Bellini, Giorgione, Titien ou Le Corrège, mais encore avec des contrastes plus soutenus comme chez Caravage et Vélasquez, Rembrandt, Georges de la Tour, Le Sueur, Champaigne ou les Tenebrosi. L’usage du clair obscur en peinture apporte un sentiment particulier, une ambiance théâtrale et dramatique, évoque une émotion ou suggère une réalité spirituelle.

 

En utilisant l’ombre pour faire ressortir la clarté et réciproquement, l’artiste s’attache sans pathos ou effet particulier à rendre perceptible l’éclairage naturel ou artificiel de notre quotidien qui décline, décroît, et va progressivement disparaître au cours de la journée pour laisser place à la nuit. Le combat est rude car dans l'opacité des noirs d’encre s’affrontent, soit de doux éclats de lumière, soit au contraire une trouée de soleil qui engloutit tout sur son passage. 

 

Dans des intérieurs secrets et familiers, tantôt une faible et incertaine lueur, tantôt un trait de lumière vive et aveuglante souligne et met un lieu en valeur, telle cage d’escalier ordinaire, un banal carrelage ou une rangée de livres ou encore dessine sur une épaule, joue avec les pas d’un enfant sur le parquet, caresse un cou. Le soleil vient écrire en hiéroglyphes, glisser sur le sol, tracer un éclair sur une plinthe, en un fin rai de lumière traverser une pièce, éclabousser de taches colorées aux reflets irisés un bête couloir, balayer un espace vide, s'étirer sous une porte, scintiller jusque sur la peau … la photographe le guette, le suit et le capte.

 

Dehors, les lueurs qui précèdent le lever du soleil ou la tombée de la nuit s'allument et se déplacent jusqu'au fond de l'espace urbain, puis s'éteignent et disparaissent. Seuls foyers lumineux dans la ville nocturne quelques pâles clartés dans une brume opalescente sont les indices fugitifs de présences humaines. 

 

Dans ces instants volés à la vie, Hélène Langlois, par les transparences, la nuance dans le noir et blanc et la volupté des couleurs, restitue les atmosphères. Les jalousies qui filtrent les rayons du soleil laissent sentir ces heures les plus chaudes ou à l’inverse, la lumière bleue glacée inonde le paysage et fait frissonner.

 

« Mehr Licht ! » (« plus de lumière »), si la légende est vraie, telles furent les dernières paroles prononcées en 1832, par le grand écrivain allemand J. W. Goethe en demandant d'ouvrir la fenêtre avant de rendre l'âme. S'agissait-il pour lui d’une référence à une expression allemande pour dire : « Plus de lumière ! Plus de clarté intellectuelle ! Plus de savoir et de vérité ! » ? Il est certain que la lumière ne cesse de jouer entre le propre et le figuré, le corporel et le spirituel, le temporel et l'intemporel. Elle scande le temps et la photographie s’en fait le témoin. 

 

Avec elle, Hélène Langlois dessine une frontière personnelle où la lumière vient caresser la matière et où la matière vient entretenir la lumière dans un jeu constant et réflexif. Sans doute est-elle d’accord avec Edith Wharton lorsque celle-ci dit : « On peut répandre la lumière de deux façons : être la bougie, ou le miroir qui la reflète ». 

 

 

Jean-Louis Poitevin — pour le N° 69 de TK21 La Revue

"Hélène Langlois inscrit ses images dans une tradition forte, celle qui vise à faire exister la lumière comme l’entité même qu’il faudrait parvenir à mettre en image. Et de corps en corps, d’instant en instant, elle atteint ce seuil sur lequel en effet, on peut se demander si la lumière n’a pas changé de statut et que, de condition de la vision elle n’est pas devenue l’impossible que traque le regard." 

 

 

Julien Arnaud — L'histoire de l'instant

L’art de capturer la lumière demande une exigence qu’Hélène Langlois s’emploie à contrarier dans la grande improvisation fleuve du quotidien. Naturelle ou artificielle, technique ou technologique, cette lumière qui fabrique par essence la photographie, compose le grand récit puzzle que la plasticienne s’échine à inventer dans l’espoir de déplacer le réel.

Il y a très longtemps, dans un atelier de l’école des beaux arts du Mans, Hélène Langlois dépolissait des miroirs pour y inscrire des mots. Pour faire apparaître ces mots, nous devions nous pencher vers notre image, jusqu’à zoomer sur notre bouche et souffler fort. Face à cette représentation intime et abstraite de nous-mêmes, au narcissisme imposé par l’œuvre conceptuelle, nous produisions un récit éphémère.

Le travail d’Hélène Langlois s’est naturellement tourné vers l’image photographique. Médium de l’apparition, du récit-fantôme, ce n’est plus le souffle qui se pose sur la surface, mais la lumière. Et la photographie, pleinement dans ses fonctions traditionnelles, capture cet instant où des matières, des visages et des fragments de corps, des objets ou des architectures sont révélés par le clair obscur du présent.   

Ce sont les « figures du quotidien qui sont à garder » dit-elle, une mémoire de l’instant qui sera l’un des éléments d’une histoire recomposée. Car Hélène Langlois ne se contente pas de remarquer les anecdotes du temps présent. Elle additionne ses images qu’elle désacralise par un jeu subtil du montage. Il s’agit de « démasquer le détail discret », d’abord par le cadrage et ensuite par projection mentale au sein d’une narration conceptuelle. Il faut échapper au traitement du sujet pour aller vers un bout à bout instinctif, à l’image d’Arnaud Desplechin qui n’hésite pas à montrer Nora dans Rois et Reines dans une même scène rejouée mainte fois par Emmanuelle Devos où l’actrice se présente parfois défaillante, parfois sure d’elle, en auto-analyse naïve et objective. Le même plan pour une tridimensionnalité de l’intime, mais aussi pour appuyer sur le bouton de l’histoire de l’instant.

Hélène Langlois peut rejouer chaque image dans cet esprit, sans la religion vouée à la plasticité argentique. Les technologies numériques sont pour elle des outils de captation lors de la prise de vue, de montage sur les réseaux et la banque de données, le data center des atmosphères qu’elle présentera dans l’espace d’exposition. Son travail prend alors toute sa force formelle. Après avoir commandé à l’appareil d’opérer un relevé quasi documentaire sur la lumière, l’artiste déploie dans l’espace les apparats d’une photographie douce. Mais c’est pourtant la cruauté de cette lumière qui mange et qui obscurcit le sujet – signe des stigmates d’une admiration de l’artiste pour Vermeer, Rembrandt ou encore Boulogne, ses amis de l’Ecole du Louvre où elle a fait ses premières armes – qu’elle met en jeu pour créer une mémoire vive au hasard.

Et alors à Hélène Langlois de citer marcel Proust : "La photographie acquiert un peu de la dignité qui lui manque, quand elle cesse d'être une reproduction du réel et nous montre des choses qui n'existent plus."

 

Frédérique Chapuis — Télérama

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